quel est le but de cette aventure?
- je crois que sous l'apparence du défi personnel, ce challenge est quelque chose de très social, une façon de dire merde à la "société de consommation" qui a déjà le dos large mais continue de m'effrayer chaque jour un peu plus à mesure que j'en divorce.
tout d'abord le fait de rouler sur un vélo en acier passé de mode ; c'était un choix personnel en fin d'année 2011, mais c'est devenu important de continuer et finir avec, parce qu'il est très confortable et aussi parce qu'il contribue de beaucoup à montrer que même sur le plan matériel ce que je fais est très accessible: ça ne m'a pas coûté grand-chose, ni au départ ni sur la durée, tout au contraire de la tendance actuelle qui est de s'équiper de roues carbone à profil haut pour l'entraînement. en fait j'aurais été très emmerdé qu'une marque me propose un cadre dernier cri, je l'aurais peut-être gardé pour m'amuser plus tard.
mon équipement vestimentaire est tout aussi rudimentaire et je n'ai pas touché de l'année aux compléments nutritifs qui sont aujourd'hui monnaie courante; je préfère emmener des bananes, du pain d'épices et des fruits secs que des barres sous plastique.
d'où vient cette idée?
- un goût pour l'endurance et l'envie de me mesurer à la tradition d'avant-guerre du Year Record, même si ce que j'aurai fait à la fin de l'année ne représente qu'un maigre hommage à l'exploit réalisé par Tommy Godwin qui parcourut trois fois cette distance en 1939.
évidemment j'aurais aimé pouvoir choisir et faire moi aussi quelque chose de plus impressionnant, mais cela m'aurait demandé une autre organisation, une autre carte bleue et surtout une autre base de vie que la capitale, tout premier obstacle à ce but.
- je pense néanmoins que ce que je suis en train de faire suffit à dire ce que j'avais à dire, si tant est que quelqu'un écoute et surtout que je parvienne à le dire... ce serait peut-être que le mode de vie que nous avons et auquel tend l'essentiel de la planète, même parmi les plus pauvres, est une grave erreur bien avant les problèmes écologiques qui se présentent aujourd'hui. bien avant que l'obésité devienne un problème public comme aux états-unis, nos contemporains vivent pour la plupart un divorce avec leur corps probablement lié à notre culture judéo-chrétienne selon laquelle le corps et l'esprit - ou l'âme - seraient deux entités distinctes, car c'est à mon sens de cette hérésie profondément encrée en nous que découle tout un système de valeurs totalement faussé, et par suite bien des problèmes actuels, dont le divorce de l'homme d'avec la nature.
pourquoi un tour de planète?
- au départ il s'agissait de faire cent kilomètres par jour donc 36600 pour cette année bissextile, le tour de planète à quarante milles n'est que l'arrondissement au chiffre supérieur pour changer ce chiffre en quelques mots plus sympas. cependant j'avais justement choisi le chiffre des "cent par jour" parce qu'il représente un seuil psychologique pour le commun des mortels, mais aussi parce que cela correspond déjà à peu près à ce que je fais chaque jour en ville comme coursier. donc je n'avais "plus qu'à" compléter les trois autres jours de la semaine, mais j'ai constaté par moi-même comme il est difficile de s'imaginer la chose au plus près de la réalité. on peut calculer que ce kilométrage ne demande que l'effort de faire quatre heures de vélo par jour, sans forcer ; mais pour mieux voir ce que cela représente concrètement, il faut commencer à compter que chaque défaillance est à rattraper tôt ou tard, que chaque kilomètre perdu s'additionne aux cent déjà prévus sur un autre jour. c'est un peu comme un crédit bancaire dont les traites paraissent légères, mais doivent se rembourser en plus des dépenses habituelles.
je suis d'ailleurs sorti de l'hiver avec un contentieux de deux mille kilomètres à rembourser, dont je me suis acquitté fin juin pour commencer à me constituer une épargne de même quantité pour le retour du froid en fin d'année.
ma motivation
- je considère que j'ai une chance inouïe de pouvoir faire ça, d'en avoir la santé - grâce à ma famille maternelle, que ma situation de couple m'en laisse la liberté, et de m'en être offert l'opportunité en continuant à faire mon job jusqu'à maintenant.
- lors du dernier épisode pluvieux, qui m'a empêché d'atteindre mon but à court terme, je me suis aperçu à quel point la motivation quotidienne passait par les chiffres. le projet en lui-même n'est qu'un chiffre, même si j'y vois une signification, et je ne cesse de me fixer des objectifs intermédiaires de record à la semaine, au mois, sans jamais perdre de vue la moyenne globale que je m'acharne à monter... ce n'est jamais que ce que je faisais auparavant sur une sortie d'un jour pour me motiver, passer un cap, puis un autre, le faire dans un délai honorable, et enfin exulter tout au long du final, lorsqu'on peut déjà être fier de soi.
- à propos de cette exultation finale, je pars encore avec mon ipod mais j'en ai toujours fait un usage très limité, jusqu'à ce que je cesse totalement de l'utiliser. d'abord c'est définitivement dangereux, même si l'on écoute si doucement qu'on peine parfois à reconnaître les morceaux ; estimer la distance et la vitesse d'une voiture requiert toute mon ouïe, et ça me gêne aussi énormément de ne pas entendre le vélo. ensuite j'ai fini par comprendre que je n'en avais envie que lorsque j'étais mou du cerveau, donc jamais parce que dans cet état je ne pars pas : la plupart des jours où je n'ai pas roulé il faisait très beau temps, c'est en particulier l'idée de me farcir toutes les banlieues qui m'était insupportable. écouter de la musique en vélo était autrefois un plaisir lorsque j'estimais que le plus dur était fait et que je pouvais me détendre, mais cela correspond donc toujours plus ou moins au retour en ville et donc encore une fois, c'est trop dangereux.
pourquoi rouler plutôt que courir, nager, grimper?
- un goût personnel qui est devenu une utilité, puis un job. comme tous les français qui regardent le Tour nous avions des Motobecane et des Peugeot au garage ; je me rappelle du pur plaisir de monter sur mon vélo lorsque j'étais gamin et que j'allais faire le tour du quartier le soir ; les tours sont devenus de plus en plus longs et le plaisir immédiat a été remplacé par le challenge de la distance, ou la rêverie sur carte réalisée le lendemain.
- c'est sûr que la course à pieds a beaucoup d'avantages, surtout c'est le rapport absolu du corps à son environnement. les considérations techniques restent accessoires, un marathonien est un marathonien. et pour l'avoir pratiquée régulièrement je sais que je peux y trouver la même ivresse, voire plus. détaler en forêt comme une bête sauvage est une jouissance qui me manque. par contre le vélo correspond plus à mon caractère contemplatif et à ma curiosité, même si je ne suis pas toujours en état de regarder le paysage.
qu'est-ce que j'en retire, sur moi, sur le vélo?
- d'abord, tout juste sorti de l'été, j'en ai encore plein les yeux, consolé de ma vie citadine par cette multitude de sorties et par les innombrables beautés que recèle l'Ile de France. je l'avais parcourue mais c'est comme si j'étais resté dans l'antichambre. on peut vivre à Paris depuis vingt ans, on a aussi cette impression lorsque l'on commence le boulot de coursier, parce qu'au quotidien on passe toujours par les mêmes endroits. je reste même frustré de ne pas trouver l'occasion d'en faire profiter mes amis, à la maison je fouille la carte pour essayer de me rappeler tout ce que j'ai vu de beau et en faire un itinéraire.
- je suis aussi assez content de la sensation diffuse d'avoir réussi à me "multiplier" ; étant mou, lent et rêveur auparavant, j'avais déjà fait de gros efforts sur moi-même pour devenir un bon coursier, plus encore pour gagner des alleycats, une pure antinomie. cette fois j'ai fait de l'extraordinaire une simple habitude, en enchaînant les sorties de deux cents kilomètres, en cumulant une journée de travail et une sortie nocturne ou en insérant dans la semaine un trois cents qui était il y a cinq ans un exploit sur lequel je me retournais avec fierté pendant des mois. cela montre bien évident les effets de l'entraînement mais aussi comme les barrières sont mentales et l'importance de ce que l'on appelle la motivation, qui n'est que la volonté réelle, ce que l'on ressent déjà nettement dans l'apprentissage des longues distances.
- je m'interroge également sur la notion de "sport" finalement assez floue ; je crois qu'elle est définie par le fait de transpirer, pour la plupart. c'est assez amusant, j'en ai entendu dire qu'ils avaient fait "leur sport" après un déménagement ; le type qui se déplace à vélo est donc un sportif, on me le dit souvent dans les commerces. et puis les gens ont ce rapport stupéfiant avec l'effort, la transpiration est presque aussi honteuse que l'incontinence ; cela aussi en dit long sur les valeurs de notre société, il y a un moment pour suer ou se salir avant d'en revenir aux scrupules de l'Apparence. finalement ce sont l'ouvrier et le paysan qui partent à l'ouvrage dans leurs vêtements élimés qui m'inquiètent le moins.
y a-t-il des séquelles corporelles?
- rien de vraiment nouveau, même pas de problème de selle alors que je ne porte pas de cuissard pour mon boulot de coursier, et que je n'y apporte pas d'attention particulière si ce n'est une hygiène régulière. j'ai l'impression d'être un peu plus affûté mais comme coursier j'étais déjà habitué à rouler fatigué, ou à partir en sortant de table, c'est plutôt une question de limites. j'ai pu vérifier l'adage qui dit que "le vélo, c'est dans la tête", car tout est dans la tête et c'est bien la preuve que l'esprit et le corps ne font qu'un. à l'aide de représentations ou images mentales, on parvient à faire ce qu'on veut ; certains disent qu'il s'agit de concentration et je suis assez d'accord avec cet usage du mot. j'ai été étonné moi-même de m'apercevoir qu'une rencontre, même positive, sans abus, sans beuverie, pouvait me sortir de mes rails et me priver d'énergie ; j'ai été obligé d'admettre qu'en temps normal je restais donc "concentré" des jours et des semaines sur mon idée. même si je ne sais pas ce qui se passe exactement, le simple fait de se préparer mentalement à une épreuve modifie toute la machine. lorsque je regarde en arrière il y a quelques performances que je ne peux m'expliquer autrement, je ne sais même pas comment j'ai pu les vouloir, ou ce que j'ai pu me raconter pour m'y aventurer et les mener à bout.
- je m'interrogeais ces jours-ci à propos de la douleur : il en va comme de la faim, c'est totalement subjectif et l'on ne peut qu'en donner une évaluation sur une échelle. certains vous diront qu'ils meurent de faim lorsqu'ils ont à peine fini de digérer, d'autres avoueront à peine une petite fringale quand leur estomac à déjà commencé à s'auto-digérer. mais en dehors du courage nous ne sommes pas du tout égaux : certains suffoquent au premier rayon de soleil ardent mais peuvent rouler plusieurs heures en petites chaussures sous la neige sans frissonner.
en ce qui me concerne j'ignore totalement les douleurs musculaires, mais je fais très attention aux douleurs tendineuses que j'ai appris à reconnaître, ponctuelles ou passagères mais à ne jamais prendre à la légère sous prétexte de courage. il suffit souvent d'une pause et d'une séance d'étirements pour les faire passer.
mon "tendon d'achille" est la douleur aux extrémités, pieds surtout, qui survient avec l'humidité, même sans pluie. ça peut aller assez loin lorsque je me fais surprendre à plusieurs dizaines de kilomètres du bercail, en particulier au moment du retour en agglomération qui devient un supplice avec les changements de vitesse, freinages et accélérations incessants. cela peut aller du pincement aigu jusqu'à la perte de sensation totale jusqu'aux genoux, avec envie de vomir et perte de l'équilibre, ou une douleur grelottante plusieurs heures après le retour, la douche et les vêtements secs.